Contributions, La bataille des idées contre l'hégémonie culturelle

La Bataille des idées : la gauche peut et doit reconquérir l’hégémonie culturelle

vendredi 15 février 2008
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Contribution de Gérard Delahaye, signataire de Gauche Avenir

Avec plus de deux millions de voix d’avance sur sa rivale,  Nicolas Sarkozy a été élu Président de la République le 6 mai 2007 bien résolu à mettre en acte un projet de rupture que  Denis Kessler, intellectuel organique du patronat mondialisé, souhaiterait interpréter comme la remise en cause systématisée du programme du CNR, pilier du pacte social et républicain d’après-guerre.

Revêtu des habits  d’un volontarisme politique rénové, Sarkozy a su aussi convoquer avec un goût certain de la provocation les mânes aussi illustres qu’inattendues de Blum, Jaurès ou Guy Mocquet. « Au fond,  indiqua t’il, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées. »

C’est la première fois qu’un homme de droite assume cette bataille là.

Trop prompte à stigmatiser l’ultralibéralisme et le communautarisme du candidat Sarkozy, la gauche a cru bon de développer une argumentation élaborée par le futur ministre d’ouverture Eric Besson dépeignant le candidat en « néo-conservateur américain à passeport français ».

Non seulement NS sut prendre ses adversaires à contre-pied en détournant à son profit cette stratégie de diabolisation mais, par la plume experte de Henri Guaino, il sût exalter la politique industrielle, dénoncer l’ « euro cher » et se prévaloir d’une préférence communautaire oubliée par les thuriféraires du libre-échangisme et du monétarisme, dogmes auxquels sacrifient depuis longtemps nombre de dirigeants du PS.

Non sans habileté, Sarkozy sût enfermer la gauche dans ses propres contradictions, qu’il s’agisse des thématiques de la sécurité, de la nation ou de la question sociale, reprenant à son compte la centralité de la valeur travail pour mieux la dévoyer.

Avec une démagogie outrancière mais efficace, il sut incontestablement révéler, le flottement idéologique et politique de la gauche privée de boussole et de réactivité là où elle aurait du être à l’offensive et ramasser la mise, notamment auprès des couches populaires.

Pire, outre sa politique de débauchage humiliante pour le PS, il s’emploie aujourd’hui à ménager une fenêtre de tir médiatique  au « nouveau parti anticapitaliste » d’Olivier Besançenot, le facteur charismatique, afin de permettre le basculement de pans entiers d’un électorat de la gauche « noniste », légitimement éprouvé par la forfaiture récente du congrès de Versailles,  et la canaliser vers une offre protestataire stérile pour mieux obérer la construction d’une alternative et du même coup empêcher  l’alternance.

Comment dans ses conditions reconstruire une opposition de gauche républicaine crédible en taisant les véritables causes de la défaite ?

Si chacun s’accorde à reconnaître que le cycle d’Epinay est définitivement refermé, d’où peut alors venir l’électrochoc salvateur et fondateur d’une gauche clairement identifiée, décomplexée et capable de réaliser la synthèse entre culture de gouvernement et critique de la globalisation, autrement dit, entre République et socialisme ?
Certains auteurs contreversés (tel Alain de Benoist, promoteur d’un gramscisme aux couleurs de la Nouvelle Droite des années 70) ont considéré que la droite française était restée longtemps inhibée par un surmoi national de gauche.

Si le sarkozysme constitue pour la droite française une forme d’émancipation définitive à l’égard d’un héritage gaulliste devenu embarrassant en maints domaines, à l’évidence la gauche majoritairement vit depuis plus de deux décennies sous l’emprise anesthésiante du conformisme libéral sans oser pleinement l’assumer.

Affaibli, inaudible et désormais comptable (au moins pour un grand nombre de députés et sénateurs qui ont souscrit à la manœuvre) de la supercherie indigne du Congrès de Versailles, le Parti Socialiste peut évidemment revoir ses ambitions à la baisse en gérant médiocrement sa rente de situation au plan local.

La direction du PS pourra bien s’esbaudir d’un résultat revigorant aux élections municipales, la gestion notariale d’un parti d’adhérents transformé en syndicats d’élus ne constitue nullement la réponse à la triple crise morale, idéologique et politique que traverse la gauche du 21ème siècle.

Si d’aucuns se plaisent à dénoncer le tropisme centriste du PS illustré par une recherche d’alliance électorale avec le MODEM, l’inflexion qui a conduit à la coupure entre la gauche et les couches populaires est bien antérieure à l’apparition du béarnais sur la scène politique « centrale ».

Chacun se souvient sans doute du tournant de 1983 censé n’être qu’une parenthèse libérale sublimée par un engagement identitaire en faveur de la construction européenne érigée en une nouvelle vision téléologique de l’histoire.
Cette conversion européenne reste concentrée dans la célèbre et oxymorique formule de fédération d’Etats-nations de Jacques Delors. La parenthèse en vérité n’a plus jamais été refermée.

On sait malheureusement ce qu’il en a été. Cette ambivalence poursuit le PS et explique sa perte de crédibilité. Pour dissimuler ce qui est en fait une reddition idéologique aux canons du néo-libéralisme teinté d’un filet social, la gauche s’est faite l’ardente promotrice d’un libéralisme politique et culturel (au sens anglo-saxon du terme) qu’elle partage avec la gauche de la gauche,  les enjeux sociétaux procurant le supplément d’âme qui l’exonère de ses renoncements au plan social et politique.

Pour généreux que soient les mobiles de cette bien-pensance, elle a entraîné une partie de la gauche vers d’incontestables dérives : un antiracisme différentialiste symbole des années 80 contribuant à délégitimer les politiques d’intégration à la citoyenneté et à promouvoir un communautarisme peu compatible avec les fondements républicains de la gauche française, une surenchère victimaire consacrant la dangereuse concurrence mémorielle dénoncée à raison par Pierre Nora et l’inflation revendicative « des droits à » aboutissant d’ailleurs à rendre inintelligible le mot de citoyenneté reposant sur un ensemble de droits et de devoirs,  une conversion aveugle aux dogmes européistes étayée par une phobie de la nation civique confondue hâtivement avec la thématique de l’enracinement barrésien, un sans frontiérisme effréné et moralisateur paré des vertus d’un internationalisme mal compris, une laïcité dite ouverte confondant liberté de conscience et liberté de croire, liberté du culte et liberté d’expression des opinions religieuses affichées dans la sphère publique.

En absolutisant et universalisant les droits de l’homme (désormais déconnectés  de ceux du citoyen), une gauche, qualifiée par certains de morale, a souhaité affirmer parfois de façon fort péremptoire la primauté des droits subjectifs (droits de la personne déduits de la nature humaine) au risque d’ériger ces droits (dont personne ne conteste la légitimité) en un nouvel impératif catégorique  auquel l’action politique devrait se soumettre.

Hubert Védrine, tout en reconnaissant le rôle des ONG sur la scène internationale, a su montrer les limites de cette approche au nom du réalisme en matière de relations internationales. Une chose est de moraliser la politique intérieure ou internationale, autre chose est de la réduire à une catégorie morale, d’autant que l’humanitaire  lui-même peut-être dévoyé ou instrumentalisé de façon perverse. (Rony Brauman ayant été l’un des premiers à tirer courageusement la sonnette d’alarme).

N’a-t-on pas vu le noble mobile humanitaire ou même le devoir d’ingérence servir d’alibi à certaines entreprises impériales, comme s’il fallait donner une nouvelle légitimité au vieux concept de  guerre juste ?

On a peut-être oublié la fièvre éradicatrice d’un Daniel Lindenberg dénonçant dans son médiocre opuscule intitulé « Rappel à l’ordre » tous ceux qui, notamment au sein de l’ex-fondation Marc Bloch, étaient hostiles à ce prêt à penser sommaire et avaient tenté de réfléchir librement (et donc dangereusement), et n’hésitant pas à convoquer au bûcher les Emmanuel Todd, Pierre-André Taguieff, Marcel Gauchet, Pierre Manent, Paul Thibaud, Alain Finkielkraut et autres Jacques-Alain Miller, pourtant si différents et divergents, afin d’ expier leurs penchants « néo-réactionnaires ».

N’oublions- pas non plus, les tombereaux de haine et de calomnies déversés à l’endroit de Jean-Pierre Chevènement, co-fondateur du CERES puis du PS au Congrès d’Epinay, par une partie de la gauche aussi bien lors de son passage au Ministère de l’Intérieur (où il conduisit la mise en œuvre de la regrettée police de proximité ainsi qu’une politique de régularisation sur critères infiniment plus sémillante que la politique actuelle dite d’immigration choisie), ringardisant son républicanisme et stigmatisant son supposé nationalisme anti-européen, qu’à l’occasion de la l’élection présidentielle de 2002 où sa campagne caricaturée à l’envi expliquait à elle seule la cinglante déconvenue de Lionel Jospin le soir du 1er tour.

Il ne faisait pas bon durant les années 90 de penser selon d’autres canons que ceux d’une idéologie dominante d’une gauche d’autant plus imprécatrice,  qu’elle avait beaucoup de choses à se faire pardonner. La fureur « béhélienne », qui a certes perdu de sa superbe, a fonctionné à gauche comme un surmoi sévère assignant au tribunal de la pensée, toutes figures dissidentes ou suspectes d’hérésie. Les partisans du Non à Maastricht comme les opposants à la guerre de l’Otan en Yougoslavie, dont j’étais, en ont fait la cruelle expérience.

La direction du PS, puisant dans ce répertoire bien rôdé, a su renouer honteusement avec cette rhétorique d’inquisiteurs  pour traquer derrière les nonistes du TCE l’ombre satanique d’une gauche anti-européenne et xénophobe. (avec l’affaire des plombiers polonais notamment).

La chronique de ces années de suffisance et d’admonestation reste à écrire, elle est en quelque sorte le symptôme d’une indubitable crise des repères voilée par l’arrogance des « nouveaux maître-censeurs » symbolisée durant cette période par l’ineffable  triumvirat Minc, Colombani et Plenel. Le célèbre trio exerçait alors un magistère impitoyable sur les colonnes du Monde très prisé des tenants de l’idéologie dominante et autres « décideurs publics ou privés » où le soi-disant « trotskysme culturel » d’un Plenel faisait bon ménage avec la dévotion du marché autorégulé (voir la place d’Eric Le Boucher dans la commission Attali).

Beaucoup de questions demeurent pourtant sans réponse. Comment expliquer que certaines franges du mouvement antiraciste ou alter mondialiste aient pu devenir les faire-valoir d’un intégrisme sophistiqué, version Tarik Ramadan ou professer une haine du sionisme aux accents parfois nauséabonds. Certes, Jacques Nikonoff ou Bernard Cassen ont sû faire entendre une orientation équilibrée et républicaine tant à l’égard du tropisme Ramadan que sur la laïcité (les deux questions étant liées). La contribution d’un mouvement tel qu’ ATTAC à la critique rigoureuse et argumentée du néo-libéralisme demeure bien sûr indiscutable en dépit de certaines dérives constatées aux marges et dans les franges les plus radicales de la mouvance altermondialiste.

Il n’est que de voir la trajectoire d’un Thierry Meyssan, naguère icône du combat antifasciste (dirigé notamment contre l’intégrisme catholique) avec le réseau Voltaire, devenir après le 11 septembre l’auteur d’un best-seller conspirationniste et parader en compagnie de ses nouveaux amis Soral et Dieudonné sur un plateau de télévision syrien en soutien au Hezbollah pour humer ce fumet de décomposition.

A contrario, certaines figures issues de la gauche (et même de l’extrême-gauche) ont cru dans le sillage du 11 septembre, en dignes héritiers d’Annie Kriegel, devoir céder aux sirènes idéologiques des « néo-cons », faisant prévaloir avec le même manichéisme un trotskisme inversé en défense des Etats-Unis et d’une révolution démocratique mondiale dont l’hyperpuissance serait le centre de gravité (à l’instar de la revue Le Meilleur des Mondes par exemple).

Crise des repères qui traversent l’ensemble de la gauche, c’est le constat d’une décomposition qui n’est hélas pas encore allée jusqu’à son terme et dont les Besson, Bockel et autres Kouchner ne sont que les épiphénomènes.

Toutes les ambiguïtés, les renoncements implicites, les débats interdits ou escamotés (un protectionnisme européen ciblé et altruiste ne permettrait-il pas de relancer une politique d’intervention keynésienne en Europe ? la gauche ne peut-elle pas concilier les exigences d’ordre public et de justice sociale ?) ont un coût politique.

Tel est le sens de la victoire de Sarkozy.

Est-ce pour autant le signe d’un ralliement majoritaire aux credos d’une révolution conservatrice à la française. La réponse, me semble t-il, est non.

Derrière la gauche des apparences, (voire des convenances), celle que le peuple a choisi de bouder lors des trois dernières élections présidentielles, gît un potentiel de pensée et d’action qui ne trouve pas (encore) de traduction politique. Il existe des réseaux de réflexions et d’initiatives qui constitue « la scène underground » de la gauche actuelle.

Les problématiques sont multiples, contrastées, contradictoires (la blogosphère donne la mesure de ce foisonnement), mais la capacité d’élaboration est bien vivante pour autant que l’on ne considère pas cette richesse comme un réseau dormant, inadapté aux enjeux électoraux.

De plus, à bien des égards, la majorité de la population demeure attachée à un Etat républicain, au maintien de services publics modernisés, à un système de retraite fondé sur la répartition et la solidarité entre générations, à la laïcité (aujourd’hui malmenée), au principe d’égal accès aux services publics, à un système de protection sociale qu’on s’apprête à remette en cause au nom de la nouvelle gouvernance.

L’écho du Non de la France au Conseil de Sécurité rassemble encore la majorité de ceux qui ont intériorisé l’idée que l’alliance avec les Etats-Unis aussi désirable soit-elle en maintes circonstances n’a jamais signifié allégeance ou atlantisme.

Le peuple ne s’est pas davantage rallié profondément ni massivement à la feuille de route néo-libérale qui inspire les élites de notre pays considérant la mondialisation comme un fait naturel qui s’ajusterait de lui-même par la grâce des « stabilisateurs automatiques » (le Saint-esprit de la doxa libérale).

Si nos concitoyens attendent de l’Etat le retour à un certain volontarisme, sa demande est autant une demande de protection que de sens et d’autorité vertueuse (point de faiblesse de Nicolas Sarkosy).

De même, si elle n’exprime pas de rupture avec un certain idéal présidant à la construction européenne, elle demeure inquiète quant aux transferts de compétences non maîtrisés démocratiquement, aboutissant à vider le débat démocratique de sa substance en réduisant le parlement national à un rôle d’adaptation du droit interne aux normes du droit communautaire dérivé (directives notamment).

Cette obligation d’adapter en permanence et avec vélocité le droit interne aux directives est désormais érigée en principe constitutionnel en raison des multiples révisions qui visent à inverser la hiérarchie des normes et placer l’édifice du droit communautaire au-dessus de la norme suprême qu’est la constitution dans notre ordre juridique interne. Certes le Conseil Constitutionnel résiste en invoquant l’absolue supériorité de certains principes liés à l’identité constitutionnelle de la France (et n’ayant pas d’équivalence dans les autres traditions constitutionnelles) mais la pression constante qu’exerce la CJCE sur nos juridictions administratives ou constitutionnelles vise bien à soumettre la France à une conception du droit qui, à maints égards, contient des éléments étrangers à sa propre histoire.

Face à cet enjeu majeur pour le débat public, la gauche devra mettre au clair ses propres idées. En effet, son aveuglement européiste l’a conduit souvent à négliger la question de la hiérarchie des normes juridiques voire à accepter que la Constitution au fil des révisions devienne un texte incorporant des éléments incompatibles avec le texte d’origine.

Qu’il s’agisse de la ratification de la charte des langues régionales, de la laïcité, de la diversité (terme équivoque pouvant signifier la reconnaissance des communautés) mais aussi du fétichisme de la charte des droits fondamentaux (à maints égards inférieure, notamment du point de vue des droits sociaux aux préambules de la Constitution et à la DDHC), une partie de la gauche, pour qui la république a toujours été vécue comme une construction purement formelle, a ouvert un chantier de révision que Sarkozy entend mener à son terme.
Nul doute que certaines révisions, qu’ambitionne de mettre à l’ordre du jour le Président de la république (inscription de la diversité dans le préambule de la constitution, « toilettage » de la loi de 1905 visant à introduire la « laïcité positive », s’appuient sur une évolution d’un droit communautaire de plus en plus inspirée par la conception anglo-saxonne parfaitement compatible avec sa propre conception du monde qui est hélas partagée à gauche.

Une opposition de circonstance, hypocrite sur le fond (occultant des débats internes jamais clarifiés) ne tromperait pas l’opinion. Tel est d’ailleurs l’un des calculs de Sarkozy : miser sur la faiblesse de la gauche, sa paresse intellectuelle, son manque de courage politique aboutissant à l’incapacité de définir une orientation cohérente fondant sa ligne de conduite. Celle d’une opposition républicaine qui ne transigerait pas avec la vérité.

L’avenir de la gauche repose entièrement sur cet effort de vérité sans lequel elle ne retrouvera pas sa vraie force d’entraînement.

En effet, c’est à trop souvent confondre autorité et autoritarisme, critique d’un certain fédéralisme européen et refus de l’Europe, sécurité et idéologie sécuritaire, acceptation des contraintes du monde réel et résignation à l’impuissance, recherche de l’unité et élaboration de synthèses aussi consternantes que médiocres que la gauche se déboussole  et perd à la fois toute crédibilité.

Face aux tenants d’un aggiornamento moderne donc d’un blairisme aux couleurs de la France (aussi entouré de précautions oratoires soit-il) une voie existe : celle de la synthèse républicaine et sociale opposant le principe de responsabilité et la vertu des politiques de long terme aux précautions tactiques et au renoncement. Cette démarche requiert courage et volonté afin de mettre au cœur de l’action publique la promesse d’égalité qui scelle l’alliance de la République et de l’émancipation sociale.

Ce logiciel peut s’élaborer. Il constitue assurément le seul levier de la reconquête.

Plutôt que de justifier médiocrement l’impuissance, déterminons méthodiquement les chantiers de l’action publique. Le lexique de la réforme préempté par les tenants de la liquidation du modèle républicain doit être l’enjeu d’une réappropriation.

La voie d’un réformisme courageux est aujourd’hui partagée par beaucoup y compris, ne nous y trompons pas, par certaines franges du mouvement alter mondialiste en quête d’une réponse politique capable de transcender les errements du capitalisme financier.

Le communisme a, dans son naufrage, emporté la social-démocratie avec elle, telle est la leçon différée de la chute du Mur.

Si alternative au capitalisme il y a dans les siècles futurs,  elle se constituera en rupture totale avec l’expérience calamiteuse du « socialisme réel ».

La fin du jeu d’équilibre entre les blocs, qui permettait aux mouvements ouvriers d’Europe de négocier la répartition de la valeur ajoutée dans des conditions souvent bénéfiques pour le monde du travail,  a hélas coïncidé avec l’avènement de la globalisation et des « révolutions reaganiennes et thatchériennes », soucieuses de défendre les principes de « concurrence pure et parfaite » et de démanteler pierre après pierre les restes de l’Etat providence.

C’est à ce modèle d’Etat social (ou de ce qu’il en reste) que les néo-libéraux veulent s’attaquer à présent en France, par l’externalisation, la privatisation de nombreuses prestations et par la constitution d’agences supposées évaluer l’action des services publics et de l’administration pour les soumettre définitivement au paradigme comptable des « managers publics ».

C’est l’autorité publique qu’il s’agit d’ensevelir sous les tableaux de bord d’un contrôle de gestion orwellien.

Le Parti Socialiste a en grande partie intériorisé idéologiquement le changement de donne en abandonnant les ambitions affichées naguère qui avaient été le ciment de l’Union de la gauche et de l’élan populaire suscité par la victoire de François Mitterrand, le soir du 10 mai 1981.

Certes le monde a changé, la globalisation s’est étendue, la volatilité du capital financier s’est dangereusement accrue, les relations internationales demeurent marquées par la volonté d’hégémonie des Etats-Unis sans que de nouveaux équilibres viennent tempérer l’ardeur de l’hyperpuissance.

L’intégrisme islamique constitue une véritable menace géopolitique autant qu’un obstacle pour l’entrée du monde arabo-musulman dans l’âge démocratique mais il ne peut servir d’alibi à l’unilatéralisme des Etats-Unis et à ses prophéties funestes de choc des civilisations, resucée de la dialectique schmittienne ami/ennemi.

La montée en puissance des pays dits émergeants posent de nouvelles questions économiques, environnementales, énergétiques, stratégiques. La complexité de ce nouveau monde peut et doit être pensée, les désordres générés par la mondialisation peuvent être combattus dans l’ordre du réel à condition d’articuler la puissance étatique et la coopération entre les Etats (à l’heure où l’on ne peut que déplorer l’affaiblissement des Etats ou leur porosité) et la volonté de faire prévaloir l’autorité du politique sur le marché.

La France dispose à cet égard d’une double tradition : étatiste d’abord (dès l’Ancien régime) et volontariste en matière de politiques publiques (Front Populaire, CNR, mais aussi aménagement du territoire, poids du secteur public etc.). Qui mieux que la gauche a su historiquement incarner et porter cet idéal, y compris face aux trahisons successives des classes dominantes ?

Pourquoi la gauche du XXlème siècle devrait elle remiser cet idéal au grenier des archaïsmes au nom de la conversion au réel invoquée pour justifier l’abandon de ses principes fondateurs ?

Centralisation et décentralisation depuis la troisième République se conjuguent y compris sous la pression d’une gauche réputée Etatolâtre et jacobine (lois de décentralisation marquant la fin de l’Etat tutélaire,  intercommunalité).

La question n’est donc pas tant d’opposer deux gauches, l’une dépositaire du poison jacobin, l’autre parée des vertus modernisatrices et décentralisatrices, mais de veiller au respect du principe d’égalité qui requiert à la fois un rapprochement des administrations et des citoyens mais aussi un pilotage stratégique des politiques publiques (l’Etat demeurant un acteur stratégique doté d’une densité avec laquelle le marché ne peut rivaliser car seul l’Etat peut calibrer des politiques sans être entravé par l’impératif de retour sur  investissement dans le court- terme.)

Les libéraux opposent souvent à la sacralité de la loi « expression de la volonté générale » l’extension du contrat (de droit privé)  mais la gauche au meilleur de son inspiration n’a-t-elle pas su développer un contractualisme de droit public ?

Cet instrument novateur n’a t’il point permis d’associer à la mise en œuvre des politiques publiques des acteurs extérieurs à la puissance publique tels que le monde associatif, (CLS, Contrats Plans Etat/région), montrant ainsi qu’il y avait une alternative entre la privatisation généralisée des activités humaines et un étatisme sans limites ?

L’onde récessive qui vient d’outre-atlantique est l’occasion vitale de montrer qu’une autre politique est possible et que la voie empruntée par les néo-libéraux dits de gauche ou de droite constitue une impasse et conduit à l’impuissance.

Sous la présidence française de l’Union, elle devra continuer à proposer des orientations permettant d’infléchir la construction européenne pour rétablir la primauté du politique sur la monnaie et tracer des pistes pour une véritable politique de croissance.

Elle devra opposer une résistance raisonnée et déterminée pour que l’assainissement des finances publiques ne devienne pas l’alibi d’une politique récessioniste de type pro cyclique qui ne pourrait conduire le pays que dans une crise encore plus grave que celle que nous connaissons.

Cette alternative ne peut reposer que sur le réveil du civisme c’est-à-dire sur une véritable implication des citoyens dans la réalisation du bien commun et dans la définition exigeante de son périmètre.

A la « pipolisation » des esprits, à la république des panels et autres jurys populaires vidant l’espace démocratique de sa consistance politique, le républicanisme doit apporter la réplique du civisme et de la démocratie forte seuls contrepoids à la dégradation de l’espace public et à l’affaissement moral des élites.

La victoire « gramscienne » de Sarkozy est infiniment ambiguë.

Elle signe le retour d’un certain bonapartisme, teinté de post-modernité, un bonapartisme sans grandeur et sans vision de l’histoire, un bonapartisme egolâtre et médiatique.

La pensée de Sarkozy est polysémique, elle privilégie la posture, l’activisme médiatisé mais jamais ne s’encombre d’idéologie.  Sarkozy est un moderne et en cela il privilégie le bougisme en tous domaines à la recherche d’une cohérence intellectuellement ordonnée (au risque de transformer Guaino en Assurancetourix, le barde gaulois privé d’expression le soir des festivités).

Son pragmatisme se fait volontiers tacticien, son volontarisme de posture n’empêche pas une plasticité idéologique de s’exercer au gré des circonstances. Cette plasticité constitue son principal atout, comme sa principale faiblesse.

Certes son projet pour la France est bien en phase avec les exigences de la mondialisation libérale relevant en tous domaines d’une logique de déconstruction, qu’il s’agisse du droit du travail, de la protection sociale, de la réforme de l’Etat, voire d’une politique étrangère  erratique et conciliante à l’égard de l’hyperpuissance.

Son autoritarisme présidentialisé peut faire craindre une profonde altération de l’équilibre institutionnel ainsi que de nouvelles révisions constitutionnelles touchant aux principes essentiels de la loi fondamentale.

C’est plutôt dans sa frénésie, sa boulimie activiste,  mêlées à une brutalité dans l’exercice d’un pouvoir personnalisé à l’extrême que peut résider le danger.

Césarisme au petit pied d’enfant roi, narcissisme infantile d’un sujet qui n’a pas vraiment intériorisé la loi dirait le psychanalyste, en prenant appui sur les  piètres exhibitions de sa vie privée mêlées à l’affichage ostentatoire d’un luxe quelque peu clinquant, telle est l’insigne misère morale et politique de la posture sarkozienne que l’opinion s’emploie déjà à décrypter.

Passé maître des attaques à revers, Sarkozy carbure au « vecteur vitesse » et se vit comme un manager. Cette précipitation dictée par les plus zélés libéraux de son camp peut lui être fatale mais il peut savoir aussi exceller dans l’art de l’esquive.

A tout le moins, on observera que ses marges d’action sont minces (verrou du pacte de stabilité budgétaire, dogmatisme d’une BCE indépendante et incontrôlable par les Etats) en dépit des attaques programmées (en matière de réforme de l’état, mais également en matière de retraites et de protection sociale).

La crise des subprimes va entraîner l’économie américaine dans la récession qui peut se généraliser aux Etats de l’UE.

Pourtant le gouvernement pour complaire aux dogmes de la commission entend mener au pas de charge une politique dite d’assainissement des finances publiques. Annoncé par François Fillon sur un mode apocalyptique et démagogique sans qu’un véritable débat public argumenté et contradictoire ne soit organisé, permettant d’analyser et de caractériser la dette de l’Etat et de la distinguer des déficits publics ou de prendre en compte l’actif patrimonial de l’Etat, ces mesures d’envergure qui concernent l’avenir du pays autant que celui de nos trois fonctions publiques risqueraient d’agir comme un catalyseur exacerbant la récession économique.

Toutes choses étant également comparables, si le monde globalisé connaissait une crise financière d’une amplitude comparable à la crise de 1929, il conviendrait que la gauche soit à l’offensive pour remettre à l’ordre du jour une intervention coordonnée des Etats notamment au niveau de l’UE afin d’éviter une vraie rupture du pacte social. Il y a urgence.

Ce qui manque aujourd’hui à la gauche c’est la capacité à faire renaître une forme d’enchantement républicain, à porter une perspective qui soit mobilisatrice pour le cœur de son électorat, permettant d’accomplir ce que Pierre Mendès-France appelait « les révolutions légales ».

Le beau mot de citoyen adjectivé à l’excès doit être restauré dans ses prérogatives, rompant avec le consumérisme de l’ « approche client » tant vantée par les libéraux.

La gauche des années 60 était aussi mal en point que la nôtre. Elle a su, via les clubs et l’action militante, produire dans le sillage de Mai 68 une synthèse qui lui a ouvert les portes du pouvoir.

Cette synthèse doit être une force propulsive, mais l’élection présidentielle sous la Vème République suppose que soit aussi réglée la crise actuelle de leadership. Il est encore bien tôt et la clarification idéologique doit précéder la résolution de cette crise de leadership.

A l’évidence, sous sa forme actuelle le PS n’est pas le lieu de la synthèse. Différant la préparation d’assises de la gauche qui permettrait la refondation, soit sous la forme d’un parti organique, soit par la création d’une sorte d’UDF fédérant l’ensemble des cultures et sensibilités de gauche, la direction du PS retarde le moment du dépassement et de la clarification, le regard braqué sur l’échéance des municipales qui lui tient lieu d’antidépresseur.

Paradoxalement, il est à craindre qu’une victoire électorale n’exonère le PS d’un examen de conscience véritable et ne le conforte dans sa cécité. Pourtant le risque d’une crise économique, sociale, institutionnelle de grande ampleur invite la gauche à se reconstruire et à rassembler un pays en souffrance. Faudra-t-il se résigner à commenter la crise de l’UMP ou à laisser François Fillon incarner le recours face à un Nicolas Sarkozy précocement démonétisé ? Il convient de rompre avec cette médiocrité en renouant avec un certain sens de la longue histoire qui lie celle de la gauche à la République.

C’est à travers un cadre comme celui de Gauche Avenir et en multipliant les passerelles avec d’autres expériences que l’impulsion pourra être donnée pour redonner à la gauche une légitimité écornée aux yeux du peuple français, une gauche capable de faire vivre de nouveau ce que Ernst Bloch appelait le Principe Espérance.

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