Si Jacques Chirac et Dominique de Villepin incarnent le néo-gaullisme, héritier dans une large mesure du bonapartisme, qu’en est-il de l’autre figure dominante de la droite, Nicolas Sarkozy ? Le chef actuel de l’UMP incarne la synthèse de deux familles politiques : la droite « bonapartiste » et la droite « orléaniste » ou libérale. C’est pourquoi, il rappelle, à beaucoup d’égards, le personnage de Napoléon III, devenu empereur en 1852 suite au coup d’Etat du « 18 brumaire », qui mit sur pied une politique autoritaire (1852-1859), puis libérale (1860-1869).
Sa politique autoritaire pouvait se résumer ainsi : répression des opposants républicains et déportation en Algérie, mise en place d’une constitution peu démocratique qui prit le contre pied de celle de 1848 (les ministres ne dépendent que du président, le peuple est convoqué en plébiscite, les fonctionnaires prêtent serment au président, l’empereur est maître de l’exécutif) et d’un système électoral uninominal fondé sur la « candidature officielle » par peur d’une dispersion des voix, affaiblissement du pouvoir législatif par une division en deux assemblées, le Corps législatif et le Sénat, absence de séparation des pouvoirs, mise en place d’un régime policier, restriction des libertés publiques, notamment de la presse (décret du 17 février 1852), et surveillance de l’enseignement.Le programme autoritaire de Sarkozy n’est, dans une certaine mesure, pas très éloigné de celui de l’Empereur. En effet, sa politique vise à la répression des classes « laborieuses » actuelles (immigrés, enfants d’immigrés, sans-papiers, ouvriers grévistes) assimilées à des classes « dangereuses », à la stigmatisation des jeunes des banlieues, à l’accroissement du pouvoir des policiers et des préfets, à l’expulsion des immigrés en situation irrégulière et de leurs enfants scolarisés, à la restriction de la liberté de circulation des étrangers et à la surveillance des Musulmans.
Mais la ressemblance ne s’arrête pas là. Napoléon III, comme Nicolas Sarkozy, ont développé une politique « populiste ». L’Empereur souhaitait satisfaire les intérêts des classes « laborieuses » et celles des classes « élevées », la haute bourgeoisie et l’aristocratie, ralliées à lui, par peur de l’anarchie. Pour obtenir ce large consensus, il utilisa tous les moyens d’actions dont il disposait, à commencer par ses préfets, et a favorisé l’alliance du trône et de l’autel, en augmentant l’influence de la religion, sur laquelle il comptait pour combattre la propagande révolutionnaire. De même, Sarkozy a le souci de rallier à lui les classes populaires, en faisant référence à Jaurès, à Blum et à la « France qui se lève tôt », tout en s’assurant une « clientèle » dans les classes moyennes (commerçants, artisans, petits patrons), en vantant les mérites de la petite entreprise, et en s’accordant un fort appui des détenteurs des grands intérêts économiques (patrons des grandes entreprises du CAC 40, grands médias nationaux). En outre, il a montré son souci de rallier la République aux Musulmans en développant une clientèle communautaire, comme le montre la création du Conseil français du culte musulman (CFCM).
Enfin, la politique économique libérale de Napoléon III ressemble à celle de Nicolas Sarkozy. En effet, l’Empereur considérait que, sans commerce, l’industrie était stationnaire, et estimait que le progrès économique entraînait le progrès social et permettrait ainsi l’extinction du « paupérisme ». Favorable au libre-échange, (libre circulation des marchandises et des capitaux), il stimula l’industrie, développa un capitalisme financier en créant de nombreuses sociétés bancaires, notamment les banques d’affaires, multiplia les moyens d’échange pour rendre le commerce florissant, et signa un traité de libre échange en 1860 avec l’Angleterre favorisant la concurrence.
Le programme libéral de Sarkozy obéit aussi à l’idée, selon laquelle la croissance économique contribuera à améliorer les conditions sociales des Français. En outre, le candidat de droite à l’élection présidentielle ne s’est jamais montré un zélé défenseur de l’Europe « intégrée », mais davantage un partisan d’une vaste « zone de libre échange » et du modèle libéral anglo-saxon. Ses propositions actuelles le prouvent : mise en place d’un contrat de travail unique mettant fin au CDI actuel, remise en cause des 35 heures, comme durée légale du travail, valorisation des heures supplémentaires.
Ainsi, Nicolas Sarkozy défend une sorte de libéralisme autoritaire qui emprunte davantage aux valeurs napoléoniennes qu’aux valeurs authentiquement républicaines et démocratiques. Certes, le régime de Napoléon III n’était pas un régime fasciste, mais ne peut pas pour autant être qualifié de profondément républicain et démocratique : les sénateurs étaient nommés à vie par le président, le président du Sénat nommé par l’Empereur, le président transformé en empereur héréditaire, les maires nommés par le préfet, le procureur général chargé d’envoyer des rapports sur l’état d’esprit de la population. Alors, pour les ardents défenseurs des droits de l’homme et du citoyen, la candidature Sarkozy devrait non seulement inquiéter, mais aussi mobiliser et unir davantage l’ensemble des forces de gauche.





