Philippe Marlière, maître de conférences en science politique à University College London et signataire de Gauche Avenir a donné un entretien à Charlie Hebdo.
Charlie Hebdo : Vous êtes un spécialiste du travaillisme britannique. Dans votre dernier livre, on voit un Blair, un Brown, nouvelles stars du « new Labour », qui reprennent à leur compte dès leur arrivée au pouvoir le terrible slogan thatchérien : « TINA ! » (There Is No Alternative). On comprend d’emblée que la voie blairiste ne sera jamais que le thatchérisme modifié à la marge. Blair est un gentil petit héritier, un homme habile, rien de plus. Comment une telle défaite intellectuelle a-t-elle été possible, rendre les armes sans même combattre ?
Philippe Marlière : C’est LA question. Je pense que Blair et Brown ont tout simplement cueilli des fruits bien mûrs. L’essentiel de la bataille idéologique avec les conservateurs s’est joué en 1984, lors de la grande grève des mineurs qui, on l’a oublié, a duré un an. Les mineurs britanniques ont affronté une décision politique inique, car les mines étaient alors rentables, ils ont dû faire face à un pouvoir d’Etat et à une répression d’une rare violence. Le plus grave, finalement, c’est que le parti travailliste leur a apporté un soutien des plus modérés. Le contexte politique expliquait cette modération : les travaillistes déjà déboussolés avaient perdu les élections de 1979 sur une ligne de gauche. Ils ne juraient alors que par le recentrage. Cette grève, par sa violence, la radicalité dont elle était porteuse, n’était pas en phase avec leurs réflexions. Mais tout s’est joué là. Face à une Thatcher qui se cherchait encore à l’époque, les travaillistes, les syndicats, et bien sûr les mineurs privés de relais, ont sombré. L’Histoire a basculé sur cette grève, et cette défaite, les travaillistes ne l’ont symboliquement jamais surmontée.